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L´abîme by Wilkie Collins et Charles Dickens

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L´abîme by Wilkie Collins et Charles Dickens


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L'abîme by Wilkie Collins 1824-1889 et Charles Dickens 1812-1870


Language : French


Table des matières

OUVERTURE.

PREMIER ACTE.
Le rideau se lève.
La femme de charge entre.
La femme de charge parle.
Nouveaux personnages en scène.
Sortie de Wilding.

DEUXIÈME ACTE.
Vendale se déclare.
Vendale se décide.

TROISIÈME ACTE.
Dans la vallée.
Sur la montagne.

QUATRIÈME ACTE.
L'horloge de sûreté.
Victoire d'Obenreizer.
Le rideau tombe.




OUVERTURE.

Quel jour du mois et de l'année? Le 13 Novembre 1835. Quelle heure? Dix
heures du soir sonnant à la grande horloge de St. Paul.

En même temps toutes les églises de la ville ouvrent leurs gosiers de
bronze et forcent leurs voix. Quelques-unes ont inconsidérément commencé
de chanter avant la Cathédrale; d'autres n'y vont pas si vite et sont en
retard de quatre, de six coups sur la grosse cloche. Cependant toutes se
suivent d'assez près pour laisser ensemble dans l'air une même résonance
longue et plaintive. On dirait que le père ailé qui dévore ses enfants
décrit une courbe retentissante, avec sa faux gigantesque, au-dessus de
la Cité.

Quelle est cette cloche plus sourde et plus triste que toutes les
autres, plus proche aussi de notre oreille?... Ce soir-là elle retarde
si fort que ses vibrations persistent seules, longtemps après que tout
autre son s'est éteint dans l'air. C'est la cloche de l'Hospice des
Enfants Trouvés.

Jadis les enfants y étaient reçus sans enquête. Un tour pratiqué dans la
muraille s'ouvrait et se refermait discrètement. Il n'en est plus ainsi
aujourd'hui. On prend des informations sur les pauvres petits hôtes, on
les reçoit par faveur des mains de leurs mères. Ces malheureuses mères
doivent renoncer à les revoir, à les réclamer même, et cela pour jamais!
Ce soir, la lune est dans son plein, la nuit est assez douce. La journée
n'a pourtant pas été belle; la boue épaissie par les larmes du
brouillard recouvre les rues d'une couche noirâtre, et, certes, il faut,
pour éviter l'atteinte pénétrante, que la dame voilée qui se promène de
long en large soit bien et solidement chaussée.

Elle marche évitant la place des fiacres; on la voit s'arrêter de temps
en temps dans l'ombre de la partie occidentale de ce grand mur
quadrangulaire, le visage tourné vers une petite porte dérobée.
Au-dessus de sa tête se déploie le ciel pur, éclairé par cette lune
brillante, les souillures du pavé s'étendent sous ses pas, et son esprit
est divisé entre des pensées bien différentes, les unes presque
heureuses, les autres cruelles. Son coeur ne lui parle point le même
langage que l'expérience impitoyable; l'empreinte de ses pieds se
succédant aux mêmes places dans cette boue noire a fini par y tracer
comme un labyrinthe: ne serait-ce point là l'image de sa vie, des
obstacles que le hasard a dressés devant elle, et du dédale inextricable
où ses fautes l'ont engagée?

La porte dérobée s'ouvrit alors, et une jeune femme sortit de l'Hospice.

La dame voilée se tint d'abord à l'écart, observant de tous ses yeux.
Ayant vu la porte se refermer elle se mit à suivre la jeune femme.

Elles traversèrent ainsi deux rues en silence. La dame voilée, enfin,
étendit la main vers celle qu'elle suivait et la toucha. La jaune femme
s'arrêta, tout effrayée et se retourna.

--Vous m'avez déjà touchée hier soir,--s'écria-t-elle,--et, lorsque j'ai
tourné la tête, vous avez refusé de me parler. Pourquoi me suivez-vous
comme un fantôme?

--Je n'ai pas refusé de vous parler,--murmura la dame.--J'ai bien essayé
de le faire; mais alors je n'ai pu....

--Que voulez-vous de moi?... Je ne vous ai jamais fait de mal?

--Jamais.

--Je ne crois pas vous connaître?

--Vous ne me connaissez pas.

--Que puis-je donc, pour vous être utile?

--Il y a deux guinées dans ce papier. Acceptez mon pauvre petit présent,
et je vous le dirai.

La jeune femme, qui avait bien le plus honnête visage du monde, rougit
vivement.

--Je suis Sally,--dit-elle.--Dans ce grand établissement, auquel
j'appartiens, il n'y a pas une grande personne ni un enfant qui n'ait
toujours une bonne parole pour Sally. On n'aurait pas pris une si bonne
opinion de moi, si l'on me croyait capable de me vendre.

--Hélas!--fit la dame,--je ne songe pas à vous acheter. Je voulais
seulement vous offrir une légère récompense.

Avec fermeté, mais sans aigreur, Sally repoussa la main qui lui
présentait l'offrande.

--S'il y a quelque chose que je puisse faire pour vous
obliger,--dit-elle,--vous vous trompez en pensant que je le ferai pour
de l'argent. Que désirez-vous?

--Vous êtes l'une des gardiennes ou des employées de l'Hospice. Je vous
en ai vue sortir hier et ce soir.

--Je suis Sally, madame; je suis Sally.

--Votre visage annonce la patience et la douceur, je suis sûre que les
enfants s'attachent tout de suite à vous.

--Pauvres chéris!... c'est vrai, madame.

La dame releva son voile. Elle n'était guère moins jeune que Sally.
Certes sa figure avait quelque chose de bien plus aristocratique et
décelait une intelligence bien plus ouverte: mais aussi comme elle était
pâle et fatiguée!

--Je suis la malheureuse mère d'un enfant confié à vos
soins,--balbutia-t-elle,--et je veux vous adresser une prière!...

Sally alors, touchée de la confiance que la pauvre femme lui avait
montrée en écartant son voile, Sally, dont les actions étaient toujours
simples et pleines de bonté, replaça la voile sur ce visage pâle et se
mit à pleurer.

--Vous écouterez ma prière,--lui dit la dame,--Vous ne serez point
insensible aux angoisses d'une infortunée qui vous supplie?...

--Oh! chère... bien chère...--s'écria la bonne Sally.--Que faut-il vous
dire? Et que puis-je faire? Ne parlez pas de prière, au moins.... Nos
prières ne doivent s'élever que vers notre Père à tous: on n'en adresse
point à une pauvre fille comme moi. D'ailleurs je vais quitter
l'Hospice; je n'y resterai plus que six mois, jusqu'à ce qu'une autre
jeune femme ait été mise au courant de mon service et soit prête à me
remplacer. Je vais me marier, madame. Je ne serais pas sortie ce soir si
mon Dick... c'est celui que je dois épouser... n'était malade. J'aiderai
sa mère et sa soeur à le veiller cette nuit. Ne vous affligez pas si
fort.

--Ah! bonne Sally... chère Sally... vous êtes pleine d'espérance, et
depuis longtemps l'espérance s'est éteinte devant mes yeux. La vie
s'offre à vous belle et paisible, vous deviendrez une femme respectée et
sans doute une tendre et orgueilleuse mère. Vous êtes une femme aimante
et vivante.... Et moi, il faut que je meure!... Écoutez, écoutez-moi, je
vous en prie.

--Mon Dieu!--s'écria Sally,--que dois-je donc faire? Voyez comme vous
vous servez de mes propres paroles contre moi. Je vous ai dit que
j'étais sur le point de me marier, afin de vous faire mieux comprendre
que j'allais quitter cette maison et que je ne pouvais vous être d'aucun
secours, pauvre femme!... Et vous voudriez à présent me persuader que
j'ai tort de me marier et que je suis cruelle en refusant de vous
servir. Ce n'est pas bien!... Allons, est-ce que cela est bien, madame?

--Sally, ma bonne Sally, ce n'est point dans l'avenir que je vous
demande de m'aider, oh! non, ce n'est pas dans l'avenir. Ma prière ne
regarde que le passé, je n'attends de vous que deux mots.

--Là,--s'écria Sally,--voilà qui va de mal en pire. Si je ne comprenais
pas quels sont ces deux mots que vous voulez savoir....

--Vous le comprenez, Sally. Quels sont les noms que l'on a donnés à mon
pauvre baby?... Quels sont ces noms? Je ne vous en demande pas
davantage; j'ai lu la règle de la maison. Il a été baptisé dans la
chapelle et enregistré dans le grand-livre. C'était Lundi soir....
Comment l'a-t-on appelé?

Elle se mit à genoux devant Sally,--à genoux dans la boue épaisse de
cette petite rue déserte et sans issue qui conduisait aux jardins de
l'Hospice; elle se serait roulée sur le pavé dans la véhémence et la
folie de son désespoir, si la bonne Sally ne l'eût relevée.

--Oh! non... non!...--s'écria cette chère fille,--vous me donnez envie
de faire une bonne action. Laissez-moi regarder encore votre jolie
figure; mettez vos mains dans les miennes.... Jurez-moi que vous ne me
demanderez rien de plus que ces deux mots.

--Jamais... jamais je ne vous demanderai autre chose.

--Et si je les dis, ces noms, vous n'en ferez pas un mauvais usage? Vous
ne ferez pas tourner cette révélation contre moi?

--Jamais!... Jamais!...

--Walter Wilding.

La dame jeta sa tête sur le sein de la jeune fille, la tint un moment
embrassée, et murmura une bénédiction fervente.

--Embrassez-le pour moi!--fit-elle.

Et elle disparut.

* * * * *

Quel jour du mois et de l'année? Le premier Dimanche d'Octobre 1847.
Quelle heure à Londres? Une heure et demie de l'après-midi à la grande
horloge de St. Paul.

Aujourd'hui l'horloge de l'Hospice des Enfants Trouvés marche de
conserve avec celle de la Cathédrale. Le service est fini dans la
chapelle et les Enfants Trouvés sont à dîner.

Il y a comme toujours beaucoup de monde à ce dîner; deux ou trois
directeurs, des familles entières de paroissiens, et quelques curieux.
Un doux soleil d'automne pénètre dans la salle. Ces grandes fenêtres,
ces murailles sombres sur lesquelles les rayons vont se jouant, sont des
choses qu'Hogarth aimait à reproduire dans ses tableaux.

Le réfectoire des filles (la division des filles comprend aussi celle
des plus jeunes enfants) est le principal attrait de curiosité pour
l'assistance. Des valets d'une propreté rare glissent autour des tables
silencieuses. Les curieux vont et viennent à leur guise et font tout bas
entre eux plus d'un commentaire sur la figure de ce numéro qui est
là-bas près de la fenêtre. C'est que beaucoup de ces physionomies
expansives ont un caractère qui mérite de fixer l'attention. Il y a
parmi les assistants des visiteurs habituels qui connaissent les hôtes
du lieu. On les voit s'arrêter à une place marquée, se pencher, et dire
quelques mots à l'oreille de l'un des enfants. Ce n'est point médire que
de remarquer en passant qu'ils s'adressent surtout à ceux qui ont un
joli visage.... Tout le monde circule, chuchote, s'anime, et la monotonie
de ces longues salles moroses en est quelque peu rompue.

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